En direct de Tunis lundi 17 janvier par Ridha Kéfi

Imprimer

24281684.jpgFace aux évènements qui se déroulent en Tunisie, nous sommes entrain d’assister à la naissance d’une nouvelle démocratie en Afrique du Nord. Les enjeux politiques sont nombreux et ce nouveau modèle de démocratie en devenir en Afrique du Nord semble créer une certaine tension auprès des pays voisins voire auprès de toute la région où gouvernent des Présidents au pouvoir unique et inique. Juste après la chute du dictateur Ben Ali le chaos a commencé à s’installer dans le pays. Des milices armées sèment la panique sans savoir vraiment qui les emploie. Certains y voient une main étrangère. Il est vrai qu’aucun pays arabe ne voit avec un bon oeil l’arrivée de cette nouvelle liberté qui s’est emparée du peuple tunisien. Pour comprendre et accompagner cette révolution, j’ai demandé à mon ami le tunisien Ridha Kéfi(*), écrivain et journaliste émérite, directeur du portail d’information Kapitalis de me livrer un témoignage quotidien pendant une semaine sur le vif en direct de Tunis.

Le printemps tunisien en plein hiver
Carthographie Hachette Tourisme.jpgLa Tunisie offre aujourd’hui l’image d’un pays qui se réveille d’une griserie révolutionnaire et prend conscience de l’ampleur de la tâche qui l’attend pour restaurer la paix civile, reconstruire la scène politique, détruite par 23 ans de dictature atroce, faire redémarrer la machine économique, grippée depuis près d’un mois, et rétablir la confiance des populations dans les institutions de l’Etat, largement discréditées par les dérives de l’ancien pouvoir.
La situation est certes encore moyennement agitée. Les sbires de Ben Ali – parmi les membres de l’ancien service de sécurité présidentielle et de l’ancien parti au pouvoir, le Rassemblement démocratique progressiste (RCD) – continuent de terroriser les populations civiles.
Hier soir, des échanges de tirs nourris ont été enregistrés dans plusieurs quartiers de Tunis et d’autres villes. Des éléments incontrôlables poursuivent leurs actes de pillage et de dégradation, ciblant des propriétés et des biens de la famille du président déchu, mais aussi des établissements publics et privés.
Les citoyens, qui ont décidé de reprendre aujourd’hui leur travail, sont écœurés par le spectacle désolant des destructions commises ces derniers jours.
Le réveil est brutal, mais des éléments positifs sont enregistrés, qui dénotent une normalisation progressive de la situation.
L’armée, déployée dans tout le pays, est très bien accueillie par la population. Les comités de quartiers veillent à l’ordre public et collaborent étroitement avec les forces de l’ordre dans la traque des éléments réfractaires de l’ancien régime. 
Le Premier ministre Mohamed Ghannouchi va annoncer ce matin la composition du gouvernement d’union nationale où les principales forces poTunisie 1.jpglitiques et mouvements de la société civile seront représentés.  
Les médias, longtemps muselés, sont repris en main par les journalistes et contribuent aujourd’hui à l’effort national de stabilisation. La télévision nationale sert de courroie de communication entre le peuple et l’armée, informant en temps réel sur la situation dans toutes les régions et contribuant à la traque des mercenaires (dont plusieurs tireurs d’élite européens) à la solde du président déchu.
L’approvisionnement en produits de première nécessité (carburants, produits alimentaires…) est assuré par les commerces de proximité qui commencent à ouvrir, profitant du début d’accalmie. Les banques, les administrations, les entreprises et les divers établissements reprennent ce matin leur activité normale.
Les touristes européens, qui ont quitté précipitamment ces derniers jours les stations balnéaires du pays,Tunisie 3.jpg ne tarderont pas à revenir pour profiter de nouveau de la qualité de l’offre touristique tunisienne: l’hospitalité des gens, les équipements hôteliers haut de gamme, les plages de sable fin, les vestiges historiques et le patrimoine culturel… Car les Tunisiens sont un peuple modéré, civilisé et pacifiste. Il a horreur de la violence et du sang. Il a été acculé à se soulever pour se débarrasser d’une dictature atroce qui l’oppresse et le prive de liberté. Il l’a fait les mains nues, en manifestant pacifiquement dans la rue.
Ce peuple, qui a le sens de la mesure et du compromis, ne tardera pas à rétablir la paix civile et à se remettre au travail. Il reconstruira rapidement ce qui a été détruit et repartira de bon pied, inaugurant une nouvelle ère de liberté, de paix et d’ouverture sur le monde. 
Dans ce processus, les pays occidentaux, y compris la Suisse, auront un rôle important à jouer, notamment en soutenant la démocratie naissante en Tunisie. Ce soutien peut s’exprimer de diverses façons: en aidant la nouvelle direction à reconstruire le champ politique et en appuyant la reprise économique, par la relance des échanges, des investissements et des flux touristiques.
Ridha Kéfi de Tunis

(*)Ridha Kéfi a collaboré avec plusieurs journaux et magazines. Il s’est fait un nom en Tunisie et sur le continent africain. Ces dernières années, il a travaillé comme responsable du service cultuel du quotidien Le Temps (Tunis), comme rédacteur en chef délégué à Jeune Afrique entre 1994 et 2006 avant de créer le magazine hebdomadaire L’expression. Actuellement, il est l’un des trois rédacteurs en chef de NewAfrican, un bimestriel basé à Paris et à Londres.

Et demain est un autre jour!
Lien permanent Catégories : Politique, Tunisie 1 commentaire

Commentaires

  • Je reviens, non pas sur les événements biens commentés de Tunisie, mais sur les possibilités de dérives des nouveaux acteurs de la Tunisie de demain.
    Bien qu’une élite tunisienne subsiste, le résultat de l'atomisation menée consciencieusement par les deux pouvoirs, Bourguiba et Ben Ali qui se sont succédé, laisse percevoir un champ d’inexpérience de gestion aussi bien politique qu’économique. Il subsiste donc un danger pour cette révolte populaire, dû à un vide quasi-total dans lequel les diverses formations de l'opposition ne purent s'exprimer ou définir leurs idées pragmatiques. N’oublions pas, les diverses constitutions précédentes, comme l’actuelle ont été construites autour de la "sacralisation" du rôle du Président. Il faut s’en défaire.
    Le peuple a devant lui une chance unique pour réécrire une NOUVELLE CONSTITUTION plus décentralisée, avec plus de pouvoirs offerts aux communes et aux régions, sur le plan politique, économique de son espace et aboutir à un état fédéral. Elles existent ces régions, sous le nom de wylayas. Actuellement elles sont à l’image des départements français reliées et soumises au pouvoir centrale. Il faut s’en défaire. Leur donner plus d’autonomie afin que le débat politique, avec une meilleure connaissance, de ses besoins de ses tendances, se développe en son sein et jamais ailleurs. Sa réalité servirait de tampon contre toute dérive identitaire, clan régional avec Bourguiba, clan familiale avec Ben Ali. Une équité coordinatrice, servie par des gestionnaires technocrates, sera mise en place par une Assemblée des Chambres régionales et ses retombées souhaitées dans la mesure des circonstances économiques. Le citoyen se sentira actif, responsable et même respecté. C’est construire une barrière pour entraver une quelconque dictature, une quelconque distorsion de la justice et des lois formulées par le peuple en soif de liberté. Une séparation du pouvoir et du religieux est nécessaires pour éviter tout abus et sa main mise sur les prérogatives juridiques, sur l’uniformité des rapports d’héritages, sur l’équité réciproque des sexes.
    Le peuple tunisien a démontré une très grande maturité, comme il l’a justifié, il devra et doit persister dans son avancement afin de devenir l’exemple à persévérer et ne plus être relégué par des stéréotypes outrageants formulés par certains chefs d’État.
    Le témoignage de ses actions louera sa sagesse et ses morts glorifieront son Histoire.

Les commentaires sont fermés.