18/12/2009

Huit questions à Hafid Ouardiri

Il est sous les feux de l’actualité. C’est l’homme qui a osé aller jusqu’au Tribunal européen des droits de l’homme pour condamner la Suisse et les suisses qui ont voté pour l’interdiction de construire de nouveaux minarets. Cette initiative, il la trouve 16362_1244574887430_1621127854_654067_1881546_n.jpgcomme beaucoup d’hommes libres raciste et contre productive qui ternit l’image du pays, qui sème la discorde au sein de la diversité et qui jette le discrédit sur la communauté musulmane pourtant parfaitement bien intégrée. Hafid Ouardiri s’est beaucoup investi avant, pendant et après le vote sur les minarets. Son combat il le porte maintenant devant les instances européennes. Je lui ai posé huit questions “directes” sans ménagement  et il a répondu sans fioritures “en son âme et conscience” comme il se plait à le répéter.
Avant de répondre à mes questions je l’ai eu à deux reprises au téléphone. Ce combat des minarets l’habite jour et nuit. Il est imbibé par cette réflexion qui dépasse selon lui le clivage politique. Ce n’est pas une guerre de religions c’est un combat contre la liberté et contre toute une communauté.
A lire ce témoignage sur un homme qui se bat contre l’obscurantisme et l'incompréhension et qui se défend de toute arrière pensée politique. Je lui ai demandé s’il ne voulait pas devenir le leader des musulmans en Suisse. Il m’a répondu par une pirouette: “Ce sont les médias qui ont fait de moi le porte-parole de la mosquée de Genève. Je n’avais aucune fonction officielle qui abonde dans ce sens.” Pour résumer: Hafid Ouardiri est un bon interlocuteur, homme de dialogue et d’écoute et maintenant un combattant pour la liberté des minarets, pour la liberté tout court. 

« La preuve de la douceur du miel, c’est le miel lui-même ! » |Genève 18.12.09


-M.Ouardiri pourquoi avez-vous déposé un recours auprès de la Cour Européenne des droits de l’homme contre l’initiative anti-minarets? Etes-vous un mauvais perdant?

Même si je considère cette votation « anti-minarets » comme une sorte de dangereux jeu de « hasard » ou bien plus comme une cruelle « roulette russe », je suis loin de penser à tout cela en terme de « perdant » ou de « gagnant ». Je crois qu’il est important et urgent d’analyser le résultat effrayant qui est sorti des urnes avec les outils de la conscience et de la raison et non avec l’émotion même si celle-ci a été forte et l’est encore combien le choc a été violent et déconcertant.
Malheureusement, les perdants dans cette triste histoire sont la liberté de religion et de conscience, la paix confessionnelle, l’Etat de droit, la démocratie, la laïcité et bien sûr notre chère Constitution. Quant aux gagnants ce sont la discrimination, le racisme, la xénophobie, l’ignorance, la peur, la haine et il faut le dire la montée de l’islamophobie ou de ce que certains appellent « la légitime défiance ». Sans oublier les extrémismes de tous bords qui s’alimentent les uns les autres.
La requête qui a été présentée à la Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH) est d’abord et avant tout un acte de « légitime défense » individuel et collectif qui va au-delà de la communauté de la communauté musulmane. Il est aussi l’expression d’un acte démocratique et juridique car c’est le seul moyen de recours possible étant entendu que les instances juridiques suisses ne peuvent rien faire ou entreprendre dans ce domaine précis.
La Suisse a ratifié cette Convention qui oblige tous les Etats signataires au respect et à l’application des articles 9, 13 et 14 qui garantissent les valeurs que cette « loi d’exception anti-minarets » viole de manière grave et anti constitutionnelle comme le déclare le Conseil Fédéral lui-même. Les avocats et Bâtonniers qui ont travaillé, avec noblesse et courage, à l’élaboration de cette requête pourront mieux répondre aux questions techniques de la procédure. La preuve de la douceur du miel, c’est le miel lui-même !

-Pensez-vous que votre requête va aboutir?
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Ce qui était important et urgent jusqu’au 16 décembre 2009, c’était l’élaboration de la requête et son envoi à la CEDH de Strasbourg afin qu’elle soit réceptionnée et inscrite. Ce qui a été fait grâce, encore une fois, au travail sérieux, appliqué, intelligent et bénévole entrepris par mes très chers Bâtonniers, Maîtres Pierre de Preux et Pascal Maurer à Genève, Maîtres Christophe Pettiti et Bertrand Favreau en France ainsi que Maître Georges-Alber Dal à Bruxelles en Belgique. Ils se sont honorablement engagés à suivre cette requête jusqu’à son aboutissement en ayant conscience de la complexité de la procédure. Que Dieu les soutiennent dans leur persévérance et dans leur foi en la défense des Droits Humains.

-Depuis quelques jours des associations et centres islamiques suisses font un certain forcing pour devenir les portes-paroles des musulmans en Suisse. Pendant la compagne anti-minarets, ces mêmes groupements ont brillé par leur discrétion. Pensez-vous que leur démarche actuelle est bénéfique pour la communauté musulmane en Suisse?

Il ne faut pas perdre de vue que cette votation a jeté le trouble et le désespoir dans la communauté musulmane au sens large du terme, qui vivait en paix dans le cadre légal de la Suisse. Bien sûr il y avait des questions auxquelles il fallait et il faut répondre. La place de l’islam et des musulmans, Dieu merci ne laisse pas indifférent, fallait-il répondre à tout cela en inscrivant un article de loi discriminatoire au cœur de la Constitution ?
Face à cette turbulence provoquée par l’extrémisme populiste, chacune et chacun, musulman ou pas, c’est senti concerné par cette nouvelle situation troublante qui au lieu de régler les problèmes en a provoqué d’autres bien plus graves et difficilement contrôlables. C’est la raison pour laquelle ils essayent de s’organiser, ce qui n’est pas toujours aisé dans l’urgence et la passion. Ils essayent d’apporter leur quote-part dans ce débat déstabilisé et fortement déstabilisant. Avant la votation, ils se sont mis sous la protection de l’Etat de droit et des élus, aujourd’hui, après la votation, on leur reproche leur discrétion. Soyons magnanimes à leur égard maintenant qu’ils font un effort pour être plus visibles et plus engagés dans les débats de société.


-Dans quel état d’esprit vous êtes actuellement à quelques jours de votre rencontre avec la Conseillère Eveline Widmer-Schlumpf?


Je suis toujours spirituellement dans un excellent état d’esprit car je crois profondément que le bien a la capacité de repousser le mal. J’ai eu un grand plaisir de rencontrer Madame la Conseillère Eveline Widmer-Schlumpf avec d’autres personnalités musulmanes avant les votations, l’entretien a été franc et constructif. Ce qui augure que notre prochaine rencontre le sera tout autant. Donc je suis serein et confiant.

-Vous l’avez déjà rencontré le mois de septembre dernier. De quoi vous avez parlé?


On a parlé de la collaboration que nous devons construire dans la confiance et le respect de la Constitution pour apporter des réponses et des solutions à la place de l’islam et des musulmans en Suisse et bien sûr, plus largement au bien vivre ensemble.

848693086.jpg-Avant de déposer recours devant Strasbourg avez-vous tenu au courant les autorités suisses de votre démarche?

Les avocats non seulement ont écris à tous les Conseiller fédéraux pour les informer du recours mais aussi à tous les gouvernements signataires de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. Toute cette démarche se fait dans la clarté la plus absolue et dans un esprit profondément démocrate.

-Quel sera le sujet principal du 21 décembre, y aura-t’il des propositions concrètes que vous allez présenter à la Ministre de Justice et Police?

L’analyse des votations et des perspectives d’avenir. Divers projets en vue d’apaiser la situation et de construire un avenir meilleur.

-Depuis quelques jours, les médias cherchent un leader pour les musulmans suisses. Après avoir été le porte-parole de la Mosquée de Genève seriez vous l’homme providence pour porter la parole de votre communauté auprès des autorités et de la société civile? Un genre de recteur comme Dalil Boubaker de la Mosquée de Paris qui parle au nom des musulmans en France?

Depuis plus de trente ans je suis au service du dialogue interculturel, interreligieux ainsi que celui du dialogue des civilisations. Je sais que l’Histoire est truffée de « bombes à retardement » il faut donc être très averti et prudent pour les désamorcer les unes après les autres ce qui demande un travail de tous les instants, une sagesse et une patience sans limite. J’ai toujours cru que l’individu pouvait œuvrer pour la collectivité et vice-versa. Loin de moi toute ambition d’être le porte-parole ou le représentant d’une communauté riche par sa diversité culturelle et complexe aussi. A savoir que ce sont les médias qui m’ont affublé de ce titre de « porte-parole » malgré moi. Il y a un point qui me semble extrêmement important c’est celui qui consisterait en l’état de la situation d’urgence de prétendre ou d’imaginer à l’existence d’un représentant « unique » pour la communauté musulmane. Cela pourrait créer des tensions dont on se passerait volontiers, il faut c’est impératif que l’on apprenne à réfléchir et à travailler ensemble avant tout. Ceci préparera le terrain à la désignation d’un représentant ou d’un groupe de représentants de manière démocratique. Malgré la situation provoquée par cette malheureuse votation, la Suisse reste un espace ou nous pouvons construire un modèle exemplaire qui naîtra de cette profonde secousse.

-Le mot de la fin...
Vaste programme auquel il faut associer toutes les femmes et les hommes de bonne volonté, celles et ceux amoureux de la liberté, de la dignité, du respect et du droit pour tous. J’invite ces nobles personnes à prendre contact avec la Fondation de l’Entre-Connaissance (fec@worldcom.ch) afin de nous mette au travail pour construire un monde de paix.
Merci pour l’aide que vous nous accordez en nous permettant de répondre à des questions certes difficiles mais néanmoins essentielles.

Et demain est un autre jour!
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